Miracle à Santa Anna - Ma rencontre avec Spike Lee - 12 Septembre 2008


Un… "petit" topo de l’avant première du dernier film de Spike Lee, à laquelle j’ai assisté ce soir. Je pouvais pas aller dormir sans mettre ça au propre pour vous ce soir alors allons-y gaiement.


Pour commencer les gars de la Cinémathèque avaient dit vrai, les réservations étaient complètes et semblent être parties assez vite (ouverture des réserv’ mercredi dernier à 15 h --> "gain de cause" après 7 mn de ballotages téléphoniques particulièrement éprouvants). Ils conseillaient d’être là au moins trois quart d’heures à l’avance, j’y étais 1 h 15 avant (ça va pas ou quoi) ;


SO :


18 h : retrait des billets


18 h 30 : accueil du public par un pot de bienvenue ; j’ai fait l’impasse sur les amuse-gueule et ce que j’ai supposé être du champagne (à peine senti coulé dans ma tuyauterie car bu d’un trait ; d’ailleurs ça m’a inanimé l’œsophage), obnubilée par l’ouverture de la porte et l’intention farouche de me trouver un emplacement des plus humainement possibles en salle.


18 h 40 : entrée en salle ; DIRECT AU PREMIER RANG (ah ouais mais attends…). La salle se remplit très lentement, on fait connaissance avec ses voisines de strapontins (ici une comédienne en herbe, là une étudiante en ciné et juste à côté une musicos particulièrement attachante) ; échanges super colorés, très plaisants et surtout CERVEAU.


19 h 00 : toujours pas de Spike (pas grave on se tape des bonnes barres en attendant) mais la foule - parmi laquelle on décompte malheureusement (mais pas bizarrement non plus) trop peu d’Afros - prend assurément place.


19 h 15 : Spike Lee arrive, ovations nourries (je passerai sur mon hystérie caractérisée, les palpitations et la crampe occasionnée par les crispations multiples de mon doigt sur le viseur photo de mon phone portable), démarche toujours aussi singulière, visage très fermé, évoquant presque une froideur mélangée à une pudeur et une méfiance évidentes. Le Brother te décoche de rares mais rassurants sourires pour atténuer (tu te dis "ouf, c’est bon, c’est pas un méprisant"), boit beaucoup d’eau, le regard oscillant toujours autant de droite à gauche quand il parle, ce mec est une étude faciale à lui tout seul. Spike se poste en retrait auprès du traducteur de la Cinémathèque pendant que le présentateur dresse son CV cinématographique, de "Nola Darling" à "He Got Game", en passant par "Malcolm X" et son doc sur les sinistrés de l’ouragan Katrina, pour conclure sur "Miracle à Santa Anna".


Spike fait une brève intro sur son film, qu’il recommande au public – s’il aime – d’en parler alentour et lui faire une bonne audience à sa sortie, prévue le 8 octobre prochain.


19 h 35 : Le film débute.


"Miracle à Santa Anna", basé sur le livre "Buffalo Soldiers" de James Mc Bride, a pour toile de fond l’Italie, la 2ème Guerre Mondiale, la tête d’une statue de valeur dérobée, la contribution peu soulignée (et ici largement rétablie par Spike Lee) des Afros enrôlés dans cette guerre, et d’une légende faite autour d’un "Dormeur", dont l’esprit protégerait le village sur lequel il plane de tout fauteur de trouble extérieur.


Le film s’articule également autour de ce petit garçon que la guerre semble avoir rendu orphelin, mais dont la langue, qui faisait pratiquement barrage à tout échange, n’exclue pas le langage du cœur, qui ira au-delà des raisons motivées par cette guerre (tous camps confondus j’entends).


En regardant ce film, j’ai d’abord pensé qu’il s’agirait de ne parler que des soldats Afros-Américains durant la 2ème GM, et du traitement réservés aux Vétérans une fois revenus aux USA, dans le même genre qu’ "Indigènes" pour les Nord-Africains à leur retour en France après la guerre. Quelle erreur de jugement ce fut de ma part.


En regardant ce film, il m’a aussi fallu faire l’impasse sur le côté "Afro exclusif" que je me plais d'habitude à retrouver chez Spike, déjà parce qu’il s’agit ici de restituer l’Histoire, donc de trouver normal de retrouver Allemands, Américains, Italiens et Afro-Américains dans la même histoire relatant un même fait réel, sans qu’il faille s’en trouver choqué ou satisfait d’une quelconque innovation dans le paysage cinématographique où apparaîtraient "des Noirs", alors qu’ici il est démesurément normal de les voir car c’est tout simplement l’Histoire. Je n’ai donc pas vu "Santa Anna" comme un film Afro traitant du rôle des Noirs dans la 2ème GM, mais l’adaptation à l’écran d’un fait historique à travers lequel des Frères avaient aussi fait couler leur sang, et qu’il était donc logique – et non insolite ou novateur – de les voir en gros plan sur mon écran au même titre qu’un Allemand, qu’un Italien ou qu’un Blanc Américain.


L’histoire débute par l'assassinat en plein bureau de poste d’un simple client (Italien) par le guichetier du bureau (Afro-Américain), tous deux avancés en âge, et dont l’incident servira d’ouverture sur la genèse du conflit qui a mené ce guichetier sans histoire au meurtre, donc durant la Guerre, en Italie, alors que la troupe de soldats Afros dont il faisait partie, laissés en rade par leur supérieur Blanc, ont dû manœuvrer et assurer seuls la protection de tout un village.

Si ce film vous parle, son site officiel ici.


Je dirai juste que la distribution est impeccable, le jeu de CHAQUE acteur irréprochable (mais vraiment), à commencer par ce petit garçon italien dont la fragilité laisse carrément muet (damn j’ai pas son nom), puis Michaël Ealy, que j’ai bien aimé dans ce rôle de petit con player à la lucidité épisodique. Arrive ensuite Omar Benson Miller dans le rôle de Sam Train, grand dadet simplet, long à la détente mais à la force incalculable et déployée sous la colère. Bien entendu quelques fidèles et nouvelles têtes récurrentes en brève apparition (les fans les plus avertis les reconnaîtront) ; John Turturro, John Leguizamo…, et un clin d’œil au (légèrement... "énervant" ;-)) Laz Alonzo, dont le flegme à toute épreuve m’a particulièrement parlée… 8-O


La morale que je me fais de cette histoire (en dehors du fait évident de ne pas oublier ce que nos Aînés ont fait pour que nous soyons là aujourd’hui), c’est ceci :


Ce ne sont pas les convictions politiques et la hargne verbale avec laquelle on les défend qui font un homme, mais son degré d’humanité mise à l’épreuve une fois sur le terrain.


Tout ceci m’amenant à dire – non sans peur d’un quelconque retour de flamme après que vous l’ayez vu, qu’il ne s’agit pas là d’un grand Spike Lee, mais plus violemment d’un grand film, à mon sens et jusqu’à nouvel ordre le plus beau de sa carrière.


22 h 15 : fin de projection. Larmes à foison, émotion palpable, grasses ovations au générique de fin, surtout à l’apparition du nom de Derek Luke (dirigé par Denzel Washington dans "Antwone Fisher" et que je vous re-conseille amplement au passage) et du petit Italien.


Spike, légendairement tout en retenue, s’installe devant l’écran fraîchement refermé, accompagné du traducteur et de l’autre présentateur (sorry j’ai pas leur nom). Le Brother, qui pense nous avoir déjà suffisamment torturé le postérieur sur des sièges (3 h de sitting au passage ; 30 mn d’attente ; 2 h 40 de projection), espère faire court. Les questions ne seront pas posées par le public mais par l’orateur. Questions basiques en sommes ; psychologie des personnages ; dualités sur les positions des deux plus fortes personnalités du film – les soldats joués par Michaël Ealy et Derek Luke ; l’orateur a d’ailleurs demandé à Spike de quel côté se situaient ses convictions propres, par rapport aux deux personnages du film (l’un croyait au changement, l’autre non) ; Spike lui a répondu que bien qu’ayant son propre avis sur la question, son rôle était surtout de faire part d’autres points de vues que les siens. De comprendre que le rôle d’un réalisateur n’est pas systématiquement de donner son avis dans chacun de ses films, mais aussi d’en livrer d’autres et permettre au spectateur de se faire sa propre opinion tout en taisant la sienne (voir l’émeute et ses éléments déclencheurs dans "Do The Right Thing" par exemple ; certains verront une émeute raciale provoquées par un pizzaiolo trop pro-Italien et raciste de dernière minute dans un quartier 80 % Afro, d’autres verront des échauffourées de quartier provoquées par un fouteur de merde sous-pro-Black en mal de polémique un soir de canicule à Bed Stuy).


L’orateur soulignera également la séquence illustrant la jeune italienne courtisée par ces deux mêmes soldats, l’un fleur bleue respectueux (Derek Luke), l’autre indélicat et particulièrement rentre-dedans quant à la technique d’approche (Michael Ealy). Il demande à Spike Lee – un peu comme une question d’ordre racial (à mon avis), pourquoi l’Italienne, largement séduite par le "Good Guy", finit par céder et donner son corps au "Bad Guy" ? question à laquelle Spike, non sans humour, répond qu’il en est ainsi partout et qu’elle que soit la société ; priorité aux connards machos qui font mal et tant pis pour les gentils garçons trop sérieux qui prennent trop de temps ! (on peut pas dire plus vrai ; les femmes ont particulièrement apprécié, bien que ça ne leur redore en rien le blason n’est-ce pas...) ; type de pulsion ici décuplée par la période de guerre où personne ne sait s’il sera toujours en vie dans les 5 prochaines minutes et vit encore plus intensément les moments d’évasion, sexuelles ou pas (mais "surtout" on dira), et il a conclu par un "Let Good Guys a Chance !!" particulièrement jubilatoire qui a satisfait tout le monde ;-).


Spike a également fait référence au cinéma Italien, dont certains cinéastes de renom tel que Fellini, avait – EUX aussi – souligné la participation Afro-Américaine de la 2ème GM dans leurs films, et s’en est aidé pour mener à bien son projet, ainsi que ses recherches faites à l’école de cinéma où il fit ses études.


La mini interview a duré une bonne vingtaine de minutes, à la suite de laquelle les spectateurs, pas en reste pour un sou, ont eu le privilège immense d’échanger avec Spike Lee, qui a pris soin de s’asseoir au bord de l’estrade pour accueillir et discuter avec le public en (presque) toute intimité.


C’était le moment ou jamais pour moi. J’avais l’opportunité inespérée et peut-être pour l’unique fois dans ma vie, non seulement de voir ce monument de près, mais aussi de lui dire tout le bien qu’il m’avait fait. Alors j’y suis allée. L’autographe d’abord. Pas de feuille volante ? pas grave. Le dos de mon chéquier fera l’affaire (attends ; rien d’autre en main j’allais m’acheter une ramette à Carrefour ? la vie est courte, G.D.I.). Puis j’ai parlé. Je lui ai dit merci pour son travail, qu’il était mon héros, que grâce à lui j’avais pris conscience de mes racines Africaines, et qu’en fonction de tout ça il fallait que je lui serre la main.



Il me l’a tendue, cette petite main de Maître, s’est énergiquement levé, puis a suggéré qu’on fasse une photo ensemble… CLICK.




… Je redescendrai pas de mon nuage. Ce soir fut un doux rêve. … Laissez-moi dormir encore un peu.

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Crédit photo : Tallojah Makandal

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